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Réduction du temps de travail, autoroutes de l'information, multimédia et INTERNET

Mesurer l'ergostressie pour réussir le partage du travail dans la Société de l'Information

Yves Lasfargue

Le partage du travail est à l'ordre du jour, et chacun ressent que c'est une des solutions, pas la seule, pour trouver un début de réponse aux problèmes posés par le niveau insupportable du chômage. Mais force est de constater que la réalité est loin des discours et des sondages : ce partage est très rarement accepté sauf quand la nécessité fait loi (licenciements inéluctables) ou s'il est massivement aidé par l'argent public.

Le temps de travail : un indicateur insuffisant dans la Société de l'Information

Pourquoi ces difficultés? Probablement parce que toutes les opérations actuelles de partage du travail reposent sur l'indicateur " temps de travail". Or, l'indicateur temps de travail, pilier des rapports sociaux traditionnels était un indicateur opérationnel dans la société Industrielle traditionnelle, mais ne l'est plus dans la Société de l'Information, car on sait de moins en moins le mesurer. Des objectifs quantitatifs simples (32 heures par semaine ou 4 jours) risquent de conforter les esprits dans la série de confusions qu'il faut à tout prix éviter : confusion temps de présence/temps de travail, confusion fatigue physique/stress, confusion partage du temps de présence/partage du travail. C'est pourquoi, avec la mise en place d la Société de l'Information, il devient urgent d'inventer une autre unité de mesure du travail qui vienne compléter le temps.

Réduction, confusion, illusion

Longtemps le temps de travail a été confondu avec le temps passé sur le lieu de travail, car l'on savait identifier les différentes activités selon les lieux (lieu de travail, lieu de vie foyer, lieu de formation, lieu de loisirs, lieu de soins etc.). Avec la généralisation des outils personnels de communications (téléphones mobiles, radio-messageries, fax portables, INTERNET, ...) et le développement des nouvelles formes d'activités à distance (télétravail, télémaintenance, téléformation , télémédecine,...), il est de plus en plus difficile de mesurer réellement ce que l'on continue d'appeler le temps de travail car les frontières entre le travail et les autres activités s'estompent, en particulier pour les cadres. Le travail dans un seul lieu avec des horaires repérés (à 100% au bureau ou à 100% à domicile) n'est plus la solution pour une partie toujours plus grande des salariés. Il faut apprendre à gérer ce nouveau "télétravail mixte".

Une heure n'égale pas une heure dans la Société de l'information

Deuxième confusion : entre fatigue physique et stress. Dans la société Industrielle, réduire le temps de travail veut dire réduire la fatigue physique. Dans la Société de l'Information, la fatigue physique est souvent remplacée par le stress, qui n'est pas proportionnel au temps mais à la "densité" du travail. Ce stress est lié à l'abstraction et interactivité du travail sur écrans, aux efforts commerciaux pour la recherche forcenée des clients, au respect des délais et de la qualité. Il est accru par les techniques spécifiques, de plus en plus nombreuses, de management par le stress (gestion par projet, re-ingénierie, benchmarking, flux tendus ,..). Or ce stress est permanent et accompagne le salarié dans sa vie hors-travail. Pour un m^me cadre commercial, ne heure de réunion, une heure de travail sur écran, une heure de négociation commerciale ne sont pas équivalentes dans les métiers actuels.

Le nécessaire partage des charges de travail

Le partage du travail est une nécessité absolue si nous voulons inverser la tendance actuelle, qui voit des travailleurs de plus en plus stressés côtoyer des chômeurs de plus en plus nombreux. Ce partage ne sera possible que si nous évitons une troisième confusion, celle qui existe entre "partage du temps de travail" et "partage du travail". Réduire le temps de travail, qui se confond alors avec le temps de présence, pour partager les emplois est assez facile dans les systèmes industriels classiques. La production étant proportionnelle au temps de présence, réduire le temps de présence des uns veut dire créer des emplois pour les autres. C'est pour cela que la réduction du temps de travail reste efficace dans les secteurs et métiers traditionnels (personnel direct de production, personnel de ventes dans les magasins, personnel de garde dans les crèches...). Mais pour les métiers de la Société de l'Information, aller vers une simple réduction du temps de présence, c'est prendre le risque de ne pas créer d'emplois, car non seulement la réduction du temps de présence peut induire une augmentation du temps de travail réel (car les technologies sont de plus en plus chronophages) , mais elle induira souvent aussi une augmentation de la densité du travail de ceux qui ont un emploi (car nombre de salariés effectueront les mêmes tâches en moins de temps). La solution n'est plus alors de partager le temps, mais d'apprendre à partager les tâches et les responsabilités. Partager en diminuant la densité de travail est la seule manière de créer des emplois pour les uns tout en réduisant le stress des autres.

C'est pourquoi, avec la mise en place de la Société de l'Information, les entreprises, les acteurs sociaux et les experts doivent faire preuve, d'urgence, de beaucoup de créativité pour mettre au point et négocier une unité de mesure de densité du travail, complétant l'unité temps de travail .

Une nouvelle unité : l'ergorie, qui permet de calculer le coefficient d'ergostressie

Je teste actuellement une nouvelle unité de mesure du travail, que je propose d'appeler l' "ergorie" (charge "absolue") qui prend en compte à la fois les charges physiques, les charges mentales, et les conditions de travail de chaque emploi et permet de calculer un indice d' "ergostressie" (charge "ressentie"). Pour comprendre ce qu'est l'ergorie le plus facile est de la comparer à la calorie, unité d'énergie en diététique. Mesurer la nourriture en poids n'est plus suffisant aujourd'hui : il faut connaître sa composition en lipides, en protides et en glucides, et sa valeur énergétique exprimée en calories. La démarche est identique pour le travail : mesurer le temps de travail n'est plus suffisant; il faut connaître la charge de travail, exprimée en ergories, et connaître la répartition en charge physique et charge mentale (voir encadré).

CALORIE ET ERGORIE

En comparant avec la calorie, on comprend mieux ce qu'est l'ergorie et l'échelle d'ergostressie :

- LA CALORIE : L'utilisation de l'unité calorie permet de comparer la valeur énergétique d'aliments différents. On peut ainsi dire que 100 grammes de riz (350 calories) sont à peu près équivalents à 200 grammes de viande (340 calories) ou à 400 g de poisson maigre ( 320 calories). Bien que chaque individu, chaque organisme ne réagisse pas de la même manière à des nourritures identiques, cette mesure permet d'énoncer un certain nombre de règles de diététique. Par exemple, au niveau individuel, on sait que la ration moyenne normale de nourriture doit être de 2000 à 2500 calories par jour. En cas de pénurie, l'utilisation de la valeur énergétique peut permettre une certaine justice dans la partage de nourritures différentes.

- L'ERGORIE : l'utilisation de l'unité ergorie permet de comparer les charges de travail de différents types d'emplois et de différents individus. De même, une échelle d'ergostressie, en cours de mise au point, doit permettre d'évaluer sa propre charge de travail.

Mais comparaison n'est pas raison : la calorie est une unité "scientifique" dont le calcul et la définition sont admis par tous car les principes de calcul de l'énergie sont admis par tous. L'évaluation de la "charge de travail" d'un salarié, homme ou femme, ne peut pas être un calcul "scientifique" ou "rationnel" admis par tous car cette évaluation est réalisée dans le cadre des rapports sociaux, et doit être le résultat de négociation et de compromis entre les divers acteurs sociaux. Ceci est déjà vrai pour les qualifications et les classifications, pour l'évaluation desquelles l'expérience a montré que les acteurs sociaux pouvaient se mettre d'accord.

Prendre en compte une centaine de critères permettant d'évaluer la charge de travail en ergories

Les premières recherches ont montré qu'au moins 3 types de mesures ou d'évaluation sont nécessaires : évaluation de la densité de travail ; évaluation du temps de "travail ressenti" (temps de présence dans l'entreprise ou chez les clients, mais aussi temps professionnel à domicile, dans le train, dans l'hôtel, dans l'avion ; temps de disponibilité et d'astreinte pour l'entreprise; temps de préoccupation liée à l'entreprise,....); évaluation globale de la charge de travail ressentie en combinant la densité et le temps. Cette évaluation globale prend en compte une centaine de critères répartis en cinq familles (voir le schéma ci-après) :

- Charge induite par les caractéristiques du poste de travail;

- Charge induite par l'organisation de l'entreprise;

- Charge induite par la situation de l'entreprise;

- Charge induite par l'environnement et les transports;

- Charge induite par les activités extra-professionnelles familiales et locales.

Cette première approche permet une auto-évaluation rapide de sa propre charge de travail ressentie (intégrant à la fois la densité et le temps) et de se situer sur une échelle d'ergostressie, en fonction de sa propre capacité à supporter cette charge de travail. Il s'agit d'évaluer la charge de travail moyenne (car elle peut varier d'un jour sur l'autre) induite, dans la dernière année, par la combinaison de chacun des critères. Cette évaluation peut être faite par le salarié lui-même (auto-évaluation pour une prise de conscience de la densité ressentie) ou par un tiers (entreprise, famille, amis, experts,...) pour la mesure de la densité apparente. Les charges ressenties pouvant varier d'une année sur l'autre (responsabilités, type de travail, âge, ambiance, situation de famille...), cette évaluation doit être faite régulièrement.

Auto-évaluation ou évaluation par des tiers

Cette évaluation peut être faite par le salarié lui-même (auto-évaluation pour une prise de conscience de la charge ressentie) ou par un tiers (entreprise, famille, amis, experts,...) pour la mesure de la charge apparente.

Charge de travail ressentie (pour soi-même ) et charge apparente (pour les autres) : nécessité d'évaluer les effets

C'est volontairement que cette évaluation de la charge de travail "mélange" la charge de travail "absolue" (somme des pressions induites par l'extérieur) et la charge "ressentie" qui est un indicateur de la manière dont cette charge est ressentie par chaque individu, sous forme de fatigue physique, fatigue mentale, "mauvais" stress, "bon" stress et plaisir : la grille d'évaluation multicritère essaie d'évaluer les effets de la charge ressentie de travail plus que la charge "absolue" elle-même. En effet, nous faisons l'hypothèse que l'évaluation de cette charge "ressentie" est plus importante dans l'équilibre de la vie personnelle, et dans les rapports sociaux que l'évaluation de la charge "absolue" (que personne ne sait réellement mesurer aujourd'hui, mais que probablement personne ne saura jamais mesurer). La charge apparente est celle que les autres déduisent de notre propre rapport au travail. Il faut remarquer que la nécessité de prendre en compte l'interaction "phénomène extérieur/ manière de supporter ce phénomène" est très courante quand l'homme est en jeu. Dans le domaine diététique : il est plus important de connaître les effets du riz, du pain ou de la viande sur son propre poids et sa propre santé que de mesurer avec précision le poids ou les calories. Certes le poids et le nombre de calories jouent un rôle, mais la manière de les supporter, propre à chaque individu (et variable d'ailleurs selon la situation de l'individu - anxiété, maladie,...) est encore plus importante. Dans le domaine nucléaire : chaque tissu ne supporte pas la même "dose absorbée" de rayonnement de la même manière. Il faut aussi remarquer que les méthodes d'auto-évaluation et/ou d'évaluation par des tiers sont assez courantes dans les rapports sociaux : un certain nombre d'évaluations de la qualification des postes (exemple : méthode HAY) ou des compétences ou des résultats (entretien annuel d'évaluation ) sont déjà ainsi réalisées.

Une échelle d'ergostressie : échelle de lucidité pour agir sur sa propre charge

Le résultat de l'évaluation doit être simple à analyser par chacun : une "échelle d'ergostressie" est en cours de mise au point, dans laquelle la charge de travail de travail, peut varier de 1000 à 2 000 ergories, ou FORCE 1 à FORCE 10, sachant que la force 1 correspond à la "charge de travail d'un salarié, ou d'une salariée, heureux au travail". Cette échelle permet à chacun de se situer, et d'être lucide sur sa propre charge de travail, telle qu'il la ressent lui-même et telle qu'elle est ressentie par les autres. Cette échelle, et les courbes d'analyse qui l'accompagnent, doivent permettre à chacun de repérer les facteurs de charge sur les quels il peut et il faut agir, et en particulier d'être un support de discussion lors de l'entretien annuel d'évaluation .

Vers un partage du travail plus juste, donc mieux accepté

Comme nous l'avons vu, pour la création d'emplois, le partage du travail est une nécessité absolue. Mais, dans la Société de l'Information, la réussite de ce partage ne sera possible que si nous évitons de confondre "partage du temps de présence" et "partage du travail". La solution n'est plus alors de partager seulement le temps, mais d'apprendre à partager les tâches et les responsabilités. C'est la seule manière de créer des emplois pour les uns tout en réduisant le stress des autres. L'utilisation de l'échelle d'ergostressie permet un partage du travail accepté par un plus grand nombre de salariés, en particulier par les cadres, car plus "juste". Chacun prendrait conscience de la nécessité de partager sa charge de travail, en combinant "réduction du temps" et "dé-densification " de son travail.

Une échelle de lucidité permettant un réel partage du travail

Cette échelle doit permettre à chacun d'être lucide sur la manière dont il supporte sa propre charge de travail et sur la manière dont son entourage ( collègues, hiérarchie, famille, amis,...) la supporte aussi...


Test d'évaluation de l'ergostressie

(en cours de construction : disponible en juillet 1997)



Notes

1 - Directeur du CRÉFAC (centre d'étude et de formation) - Coauteur, avec 13 autres experts réunis à Bruxelles par la Commission Européenne, du rapport "Construire la Société de l'Information pour tous" de mars 1996. (lasfargue@crefac.com)

2 - Cette difficulté est à la base des questions liées à la limitation du temps de travail des cadres (paiement d'heures supplémentaires à certains cadres chez Thomson après intervention de l'inspecteur du Travail , arrêt de la Cour de Cassation du 9 octobre 1996 concernant un cadre des laboratoires Valdor) .

3 - On pourrait définir ainsi l'ergorie : "Une ergorie est la charge de travail ressentie par un salarié ou une salariée heureux au travail". lI faut rappeler à ceux qui pourraient s'étonner d'une définition aussi "flexible", que la première définition du mètre, en 1795, était la quarante millionème partie du méridien, méridien que l'on avait beaucoup de peine à mesurer à cette époque!

4 - La grille d'évaluation multicritère et le système expert d'évaluation ERGOSTRESSIE sont disponibles, gratuitement, sur le site INTERNET du Créfac : http://www.crefac.com/doc.htm




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